Le facteur 4 : un impératif oublié ?

7 octobre 2008  |  Publié dans Conso Durable, Environnement  |  6 Commentaires   | 847 vues pour cet article

Le 8 avril 1968, j’avais -16 ans et le Club de Rome se formait dans la ville du même nom. Composé d’hommes et de femmes d’horizons différents (des scientifiques, des industriels, des fonctionnaires, des économistes, des professeurs …), leurs buts étaient de débattre sans préjugés et sans carcans politiques ou territoriaux des divers problèmes de société. Ils avaient du boulot en 1968 et pourtant au milieu des bouleversements sociaux de l’époque, ils ont parlé du climat et de l’environnement. Leur premier rapport en 1972, le rapport de Meadows, fut rédigé par des chercheurs réunis pour l’occasion et annonce des prévisions plutôt pessimistes sur les questions environnementales.

Les prémices du GIEC ?

A l’époque la pilule n’est pas très bien passée. Remettons-nous dans le contexte, c’est l’émancipation, les 30 glorieuses (juste avant le choc pétrolier, annonciateur ?), la fin de la vague baby boom. C’est l’explosion des libertés, on ne veut plus entendre parler de la crise et des mauvais jours, Abba passe à la radio, la femme est désenchainée à la cuisine avec l’arrivée des robots ménagers, l’homme s’extasie devant la voiture qui se généralise à toutes les classes de la société, bref EVERYTHING IS ALRIGHT ! Alors qu’est-ce que ces illuminés de Rome veulent à la société avec leurs histoires d’écologistes barges et pessimistes ? Quelle bande de rabats joie culottés qui osent venir dire aux gens de freiner leur consommation alors que c’est le mot d’ordre antidépresseur des publicitaires et des politiques !

Car c’est bien ainsi qu’ils sont accueillis : comme des catastrophistes apportant la mauvaise parole. De nos jours on les traiterait peut-être de Paco Rabanne.
Le rapport (que peu de gens ont lu et pour en avoir un avis un peu plus détaillé, lisez un texte de Jean-marc Jancovici ) fait des prévisions catastrophiques pour l’humanité qui ne contiendrait pas sa fureur consommatrice. Gare au retour de bâton, à trop vouloir posséder, trop vite et sans retenue, on gaspille, on épuise les ressources de la planète. C’est peut-être une des première fois qu’on entend publiquement parler de la qualité limitée des ressources naturelles. Quoi ? Il n’y en aura pas pour tout le monde tout le temps ?

Le Club de Rome pose les prémices du mouvement de la décroissance dont nous reparlerons dans un prochain article. Il pose aussi, dans un rapport en 1997, la première pierre du Facteur 4.

Qu’est-ce que c’est ? Le facteur 4 est un objectif répondant à une prévision plus ou moins précise de l’évolution du climat, causée par plusieurs facteurs dont l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Cantonnons-nous à la France, qui dit dès 2003 par le biais de Jean Pierre Raffarin qu’il faut “diviser par deux les émissions de GES avant 2050 à l’échelle de la planète”. Pour la France, pays industrialisé, “cela signifie une division par quatre ou par cinq. En vertu du principe de responsabilité commune mais différenciée, nous devons montrer l’exemple en matière de mise en œuvre des politiques domestiques de lutte contre l’effet de serre”. Nous y voilà …

Le plan climat 2004, la loi de programme n° 2005-781 du 13 juillet 2005, ainsi que le grenelle de l’environnement plus récemment ont repris et confirmé ces objectifs.

Précisons ici que le facteur 4 n’a pas du tout pour but de changer radicalement la vie des gens en leur demandant de consommer moins ou plus intelligemment (quoique tout le monde devrait quand même le faire, vous ne pensez pas ? ), ni de vous faire rouler à 90km/h au lieu de 130km/h sur l’autoroute (on y viendra pourtant un jour …) , ni de vous empêcher de partir en vacances (que ça ne vous prive pas de réfléchir à deux fois avant de prendre l’avion). Non. Le facteur 4 prône une démultiplication de l’efficacité, de la productivité (par 4 donc ! ). C’est-à-dire que pour le même résultat (service ou produit) il faut que l’impacte sur la nature de la fabrication ou de l’exécution du service soit divisé par 4.

Pas facile vous vous dites ? Et pourtant … Ne sommes-nous pas à la pointe de la technologie ? Ne sommes-nous pas une des civilisations les plus évoluée scientifiquement ?
Bien sûr que si mais depuis l’aube du progrès, ces évolutions n’ont pas porté sur la limitation des conséquences sur la nature de nos actes, seulement sur l’augmentation de la productivité sans aucun regard autre qu’économique sur le gaspillage, les déchets et les rejets.
Pour imager mon propos, pensez donc à une baignoire qu’un robinet remplit d’eau (c’est nous le robinet). Le trou d’évacuation (c’est la nature qui produit nos ressources et recycle nos déchets/rejets) ne change pas, mais le débit du robinet augmente de façon exponentielle. A un moment, la baignoire déborde et c’est ce qui s’est produit il y a peu de temps à l’échelle de cette année quand le mois dernier nous avons fini de consommer toutes les ressources naturelles que la nature nous offre en 1 an (en d’autres mots il faut maintenant 1 an et 4 mois à la nature pour produire ce que nous consommons et ceci ne tiens pas compte de l’absorption de ce que nous rejetons).

Que faire ? Il faut travailler sur le fond à tous les échelons de notre société. Le graphisme ci-dessous explicite les secteurs les plus énergivores.

Prenons-les rapidement au cas par cas et de façon simple, pour plus de détails téléchargez le rapport du P.Matarasso qui est très explicite, ou le dossier du ministère de l’écologie et du développement.

Le bâtiment : Impossible de moderniser ou changer radicalement et rapidement le parc immobilier. Une solution écologique et économique serait cependant un diagnostic construction de la plupart des habitations … Une maison bien isolée et ventilée est plus saine et agréable à vivre. La géothermie est utilisable dans de nombreuses maisons et pour les nouvelles constructions, il faut généraliser les maisons passives et les normes environnementales qui ne sont pas faites pour dépenser plus, mais dépenser plus intelligemment (vous payez plus au départ pour la construction, mais cet investissement est rentabilisé dans le temps par des économies de chauffage, d’électricité …).

Les transports :
Il faut revoir les transports en commun dans les zones périurbaines. Moderniser les réseaux et les développer pour les rendre plus attractifs pour les utilisateurs. Il faut redynamiser le secteur des énergies vertes (non, pas les biocarburants, on peut imaginer une voiture électrique alimentée par des énergies propres…). Il faut développer le covoiturage et inciter au partage de voiture et/ou à une solution flexible comme la location ponctuelle. Il faut d’une manière générale repenser l’automobile, le taux d’occupation des véhicules en ville est absurde et a-t-on besoin d’une tonne pour faire avancer un être humain de 70 kilos ? Développement des réseaux ferroviaires pour limiter l’utilisation de l’avion, ultra énergivore.

L’alimentation : Même si l’agriculture et l’élevage sont énergivores (et surtout polluants), c’est toute la chaîne alimentaire qu’il faudrait retravailler. Le gaspillage lié au suremballage est inacceptable, les énormes réseaux de distribution qui forcent au stockage seront amenés à se contraindre. L’importation des denrées du monde entier ou le voyage des marchandises manufacturées est chaotique. La gestion anarchique des invendus dans les supermarchés est intolérable, pourquoi produire tant si c’est pour jeter sans même redistribuer à ceux qui en ont besoin ?

L’énergie en général : Il faut augmenter la productivité de toutes les formes d’énergie dont nous disposons et limiter les pertes et le transport de l’énergie qui en gaspille la moitié. Qu’on les aime ou non, les centrales nucléaires n’ont pas fini d’orner nos paysages … Si au moins leur rendement était supérieur à 30% …
Il en va de même pour les panneaux solaires, l’énergie éolienne ou marémotrice, qui ont tous des pertes qui ne justifient pas toujours leur utilisation : il faut travailler à augmenter leur productivité.

Bon, vous en savez maintenant un peu plus sur le Facteur 4 et vous avez les clefs de réflexions pour poursuivre vos recherches.

Il y a une logique qui me déplait quand même fortement dans l’application du facteur 4 à la Française, c’est l’idée qu’on va pouvoir consommer et produire deux fois plus de « richesses », tout en polluant deux fois moins. Produire de la richesse est-ce vraiment l’ultime but de notre existence ? Est-ce que le problème actuel ne sera pas récurrent dans 100  ou 1000 ans avec cet état d’esprit ? Ne devrions-nous pas apprendre aux futures générations la sobriété énergétique et le bonheur de se contenter de l’essentiel ?

La suite de cet article sera prochainement la décroissance et la recherche d’une alternative à nos sociétés capitalistes qui sont d’elles-mêmes remises en question ces jours-ci. Avant cela, je vous parlerai plus en détails du mondial de l’automobile, évènement de cette rentrée qui se veut écologique et plein de bonnes intentions …

Merci à Olivier Carru de m’avoir envoyé les documents nécessaires à l’élaboration de cet article.

6 Réponses

  1. florence dit:

    7 octobre 2008à 15:35(#)

    :D

    super intéressant

  2. kilroy dit:

    8 octobre 2008à 9:32(#)

    Jean Marc Jancovici commente sur son site l’équation intéressante
    http://www.manicore.com/documentation/serre/kaya.html

    Il en fait la démo dans cette conférence très intéressante:
    http://storage02.brainsonic.com/customers2/entrecom/20080227_Spie/session_1_fr_new/files/index.html

    Le “développement durable” suppose de diviser nos émissions de gaz à effet de serre par deux d’ici 2050 tout en ayant une augmentation de 50% de la population et une croissance de 2% par an (hypothèse basse). Si on veut que ce soit respecté, il faudra une augmentation considérable de la part des énergies renouvelables (*7) et de l’efficacité énergétique.

    J’ai l’impression que cette hypothèse du développement durable n’est pas franchement réaliste, au vu des décisions que prennent actuellement (ou ne prennent pas) les gouvernements des pays développés. Il faut se préparer à une décrue des deux facteurs les plus impactants : le PIB et/ou la population. Ca s’appelle la décroissance et au final, nous y aurons droit quoi qu’il arrive !

  3. Thierry Benquey dit:

    8 octobre 2008à 13:28(#)

    Nathalie, j’aime ton style personnel dans la rédaction de tes articles et celui est d’un professionnalisme admirable. Cette lecture était agréable et informative, le graphique parlant en lieu et place d’une multiplication des mots. Bravo.

    J’ai une proposition à ajouter : Les subventions agricoles exclusivement pour la production biologique. Une mesure qui agit dans plusieurs des points que tu cites et qui permet aux agriculteurs du tiers monde d’avoir enfin des produits concurentiels avec ceux des européens et à monsieur tout le monde de manger sainement. Tant pis si on ne peut pas manger des fraises à Noel.

    Amitié
    Thierry

  4. Seb dit:

    9 octobre 2008à 18:04(#)

    Excellent article!
    Félicitations!
    Bien construit, intéressant, au top!
    Merci!

  5. belinunda dit:

    9 octobre 2008à 20:47(#)

    Pour tout ce qui concerne nos biens de consommation, j’ai hâte que l’étiquetage environnemental des produits soit généralisé.
    On va ce rendre compte que, pour certains aliments, le contenu carbone d’un produit est bien bien plus important que le poids du produit lui même.
    Ainsi, saviez-vous que dans 100g de knacks (saucisse de Strasbourg) contient plus de 1000g de CO2 lorsque ces saucisses sont emballées par 4…
    Voir ci-après
    http://www.produits-casino.fr/spip.php?page=produits_detail&id_rubrique=27&id_article=1007&rub=1&mot_cle=information_environnementale

  6. Ecolo-Info » Réfléchir/Entreprendre » Quelle Energie: deux Ch’timis qui n’en manquent pas! dit:

    21 octobre 2008à 13:03(#)

    [...] sur lequel il est nécessaire d’agir pour éviter de dépasser le point de non retour (cf. à ce sujet le très bon article de Nathalie au sujet du facteur 4). Le bâtiment en France représente encore 46% de l’énergie finale consommée et 23% des [...]

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